Expert-comptable en version humaniste : 15 ans au service des CE

Créé en 2003, le cabinet Arex vient de passer le cap de ses 15 ans d’existence. Au moment où s’ouvre la nouvelle année et un nouveau chapitre de l’histoire, Daniel Parot établit un bilan qui, pour une fois, n’a rien de chiffré : celui d’un métier exercé avec passion, d’une expérience où l’humain est primordial. Regard croisé avec ses jeunes collaboratrices, Eugénie – trois ans chez Arex – et Lola, récemment arrivée.

Quel pont feriez-vous entre les débuts et aujourd’hui ?

Daniel Parot : “Expliquer un bilan, c’est donner des outils de compréhension.”

Daniel Parot : Dans le cadre de ses études, Eugénie a eu récemment affaire à un nouveau contrôleur de stage (d’expertise-comptable) et ça m’a ramené loin en arrière, car il était salarié d’un des pionniers, le regretté Pierre-Joël Bonté, qui ont commencé à s’intéresser à l’information comptable des comités d’entreprise au début des années 1980. À l’époque, très peu de gens s’en préoccupait ; il fallait avoir une très forte conviction. C’est à cause… ou grâce à ces personnes-là qu’Arex existe.

Eugénie Pion : C’est l’époque des dinosaures !

DP : Ces pionniers ont créé ces nouvelles missions. Ils comprenaient que les salariés avaient besoin d’avoir les informations et de les comprendre, pour pallier l’asymétrie des connaissances et avoir les moyens de dialoguer. Arex a hérité de cette histoire et de cet esprit.

“Travailler avec les patrons le matin et les syndicalistes l’après-midi n’était pas confortable. Créer Arex a été un choix éthique.”

Après la préhistoire, abordons l’histoire. Sans revenir sur tout ce qui est déjà exposé sur le site d’Arex, que retenez-vous de l’ambiance dans laquelle vous avez créé Arex ?

DP : Pendant des années, n’étant pas spécialisé, je pouvais conseiller des patrons le matin et des syndicalistes l’après-midi, ce n’était pas très confortable : travailler avec un patron, c’est l’accompagner dans une logique de réduire ses impôts, de payer le moins de charges possibles, éventuellement par la réduction de personnel… Ce n’est pas l’éthique que je privilégie : selon moi les ressources humaines constituent un investissement et non une charge. Créer Arex a été en grande partie un choix éthique.

Cette approche, c’est ce qui a perduré depuis la création d’Arex ?

DP : C’est plus que jamais d’actualité. Cela fait 25 ans que je vois des élus du personnel qui ont une vraie valeur mais ne sont pas entendus. Cela fait écho à des mouvements sociaux où l’on voit bien que des gens se sentent pas entendus. Quand on comprend la mécanique de l’entreprise, cela apparaît du gâchis que les employeurs n’écoutent pas les représentants du personnel.

“Présenter un bilan, c’est un exercice de conteur”

EP : On le ressent lorsque nous assistons aux séances plénières. Nous avons récemment fait l’expérience d’un CE où le dirigeant habituel, qui n’a jamais été en position d’écoute, même à notre égard, a dû être remplacé de façon impromptue par son adjoint ; nous avons senti une meilleure écoute, un climat beaucoup plus positif. Cela a facilité les choses sur un dossier complexe puisqu’il s’agissait de préparer le passage au comité social et économique.

DP : Il y a une commission des CE de l’Ordre des experts-comptables, qui a défini l’expert-comptable comme un facilitateur du dialogue social. C’est vrai dans le sens où nous aidons les parties à parler le même langage. Mais pour faire du dialogue social, il faut être deux à vouloir se parler et nous constatons que ce n’est pas toujours le cas.

Eugénie et Lola : la jeune génération du cabinet Arex.

Ces séances plénières ne sont pas votre quotidien, puisque vous y assistez seulement une fois par an pour chaque CE client, au moment où il présente ses comptes. Mais ce sont des moments particuliers. Racontez-nous…

DP : C’est un moment où on peut observer la posture que prennent les parties : les élus face à (ou contre) la direction. Notre dossier est toujours placé en début de séance pour pouvoir « libérer » l’expert-comptable et nous nous retrouvons devant une assemblée où nous ne connaissons pas tout le monde. Les questions peuvent venir d’un président de séance exigeant, mais aussi des élus, pas toujours bienveillants lorsqu’il y a des confits de personnes ou entre syndicats… Heureusement, le sujet des comptes du CE n’est pas trop clivant mais il faut trouver la façon de répondre. Si en principe c’est aux élus de défendre leur bilan, dans la pratique, ils se reposent le plus souvent sur nous. Et ce n’est pas toujours facile de répondre au débotté…

EP : C’est mieux lorsque nous pouvons y aller à deux : Daniel formule les réponses et les explications, pendant que je le soutiens en recherchant les éléments dans le grand livre, parfois sur plusieurs années.

DP : Quand on présente les comptes, on va raconter l’histoire du CE sur l’année. Il faut s’être plongé dans les comptes pour s’y préparer. C’est presque un exercice de conteur.

“Nous sommes parfois témoins de situations très difficiles”

Et au quotidien, comment se passent vos relations avec les comités d’entreprise ?

DP : Avant la création d’Arex, en tant que gérant d’un cabinet de vingt collaborateurs, je passais beaucoup de temps à la gestion et l’envie de retourner sur le terrain a aussi été une motivation pour franchir le pas. Se retrouver à temps plein devant les élus de CE, c’est vraiment du terrain ! Je me suis rendu compte à quel point expliquer un bilan, c’est donner des outils de compréhension.

EP : Sur des nouveaux dossiers, on découvre des situations plus ou moins correctes sur la comptabilité, avec des habitudes qu’il faut corriger. En général on parvient à des résultats en 3 ans : on commence par recadrer le formalisme des comptes, puis on intervient sur le prévisionnel. Mais il nous faut des élus de CE motivés et qui comprennent l’enjeu d’accepter nos conseils. Parfois on récupère des dossiers en situation vraiment délicate… Pour être efficace, cela exige d’abord d’avoir un bon relationnel avec les élus. Nous ne sommes pas là pour imposer des choix mais on va suggérer des choses, montrer le panel des possibilités.

DP : Nous avançons en posant des questions : à qui la redistribution s’adresse-t-elle ? à qui profitent les actions du CE ? Les questions peuvent être posées au moment où s’élabore le prévisionnel et depuis plus récemment, au moment de rédiger le rapport d’activité et de gestion. Certains élus y sont déjà sensibles mais parfois, ça peut faire choc.

Dans ce rôle de conseil, avez-vous vu apparaître de nouveaux sujets ?

DP : C’est le cas pour la question de la digitalisation et de la dématérialisation. Le CE a-t-il encore besoin d’un comptoir physique ou pas ? C’est un enjeu sur lequel les élus se questionnent : il y a un risque de rétrécissement des espaces où les élus et les salariés peuvent parler, en termes de temps, de lieux, d’occasions, d’interlocuteurs.

EP : Nous sommes parfois témoins de situations très difficiles. Par exemple dans une société d’aide à la personne dont les salariées sont réparties sur tout le département. Il n’y a pas de local CE, les déplacements ne sont pas remboursés, les salaires sont bas et le résultat, c’est que les élues ne se voient pas. Elles n’ont même pas eu le temps de se réunir pour préparer le passage en CSE.

DP : La digitalisation, mais aussi la création des CSE, pourraient accentuer ces situations.

A l’occasion de la transition vers le CSE, votre rôle est encore plus important. Comment vivez-vous cette période ?

DP : C’est un moment charnière. Il ne m’était encore jamais arrivé de rencontrer autant les élus et d’avoir avec eux des discussions aussi profondes, que ce soit dans notre relation avec les CE clients du cabinet, mais aussi en participant à des événements comme notre journée du 16 octobre ou en lançant ce blog.

“Nous sommes proches des CE, en prise avec leur quotidien”

Le 16 octobre, Arex organisait une journée d’information sur le passage au CSE : “Nous n’avons jamais été aussi proches des élus qu’en ce moment.”

Le fait d’être très présents durant cette période montre que nous avons un rôle de conseil important. Par exemple sur les décisions de réaffectation du patrimoine : c’est la première et unique fois que la question se posera et c’est lourd comme décision à prendre. Nous les voyons beaucoup plus, sur des sujets qui vont au-delà de l’expertise comptable : on parle de réunions, procédures, vie du CE, rédaction de procès-verbaux… Nous montrons des facettes de notre rôle qu’ils ne connaissaient pas et nous sommes force de proposition sur la marche à suivre : procédures, méthodes, calendrier…

Ce rapprochement pourrait changer des choses dans la relation que nous aurons avec eux, même après la fin de cette période transitoire.

On est finalement loin de la vision du comptable plongé dans ses tableaux de chiffres…

DP : Quand les gens me demandent ce que je fais, je réponds que je fais un métier passionnant. Nous avons la chance d’être parmi les personnes les plus proches des comités d’entreprise, en prise avec leur quotidien et avec l’ensemble de leur activité. Une confiance et une proximité s’installent. Quand nous arrivons dans un CE, nous prenons le temps de discuter. Cela nous aide à rédiger les rapports, à leur faire s’approprier les enjeux, à leur redonner confiance… Nous sommes des conseillers et aussi des soutiens, dans un contexte où les élus ont beaucoup de pression.

EP : Il y a réellement une évolution vers plus d’humain : on peut déceler une problématique ou un besoin non exprimé. Le temps qu’on passe à discuter, c’est du temps gagné pour anticiper des problèmes.

“Un rôle à jouer dans la cohésion de l’équipe CE”

DP : Une de nos partenaires m’a fait remarquer que j’avais changé : elle dit qu’au début j’étais comptable et que je le suis beaucoup moins ! C’est vrai que je me suis ‘déformaté’… Quand on s’adresse à des élus qui sont caissières de supermarché, aides à domicile ou éducateurs spécialisés, il faut parler un autre langage que celui du pur comptable.

EP : Les missions sont plus diversifiées qu’il n’y paraît, parfois très inattendues… Par exemple un CE nous a sollicités récemment parce que l’employeur voulait allouer une prime aux salariés, à la suite d’une certification qualité, mais en proposant de la confier au CE pour qu’il la reverse sous forme de chèques-vacances. Les élus ont eu le bon réflexe de solliciter Arex pour vérifier si c’était réalisable et légal, car c’était manifestement une volonté d’échapper aux cotisations sociales. Dans ce genre de cas, nous nous devons de donner des informations précises, justifiées, bien argumentées. Une autre fois, ce même comité d’entreprise nous a questionnés sur la création d’une association sportive… Ça nous maintient dans un système d’apprentissage permanent. On ne peut pas rester sur nos acquis : nous consultons nos documents et notre réseau régulièrement.

Pouvez-vous imaginer que ce rôle puisse encore évoluer ?

DP : Arex bénéficie d’un capital de confiance fort de la part de beaucoup d’élus, ce qui n’était pas forcément le cas au départ, parce que nous sommes nés en proximité avec une mouvance syndicale. Au fil du temps, nous avons été reconnus et sollicités plus largement. Du coup, nous avons sans doute acquis un rôle en termes de cohésion de l’équipe CE. La caricature d’affrontement inter-syndical s’estompe mais les élus prennent souvent des « postures » par concours de circonstances et il y a un travail à faire sur ce besoin de cohésion, pour que l’IRP joue son rôle. Modestement, nous y contribuons. Nous n’avons pas encore travaillé le sujet mais c’est une piste à creuser pour l’avenir.

EP : Une autre piste, déjà évoquée, est d’accompagner les CE pour qu’ils réalisent leur transition numérique tout en restant des lieux de proximité et d’échange. C’est particulièrement crucial dans les cas, de plus en plus nombreux, de CE multi-sites, très éparpillés, où les élus ont du mal à recueillir l’information auprès des salariés, avec peu de moyens et des situations sociales difficiles.

“Nous ne travaillons pas pour les CE mais avec eux”

DP : Également, l’avenir passe de plus en plus par le réseau. Nous pouvons devenir pluri-compétents, en activant un réseau de spécialistes, collaborant librement et que l’on peut activer en fonction des besoins : un peu sur le modèle d’une maison médicale. Ce sont tous ces liens que nous créons en Auvergne, dans les domaines aussi divers que le droit, la gestion, la communication, les activités sociales…

En parlant de l’avenir, peut-on conclure en sollicitant le regard de la jeune génération ?

Lola Begin : J’ai intégré Arex depuis le 1er octobre, avec un contrat en alternance dans le cadre de mes études, et c’est très différent de ce que j’ai pu connaître du rapport à une entreprise : j’ai l’impression que nous travaillons ensemble, conjointement avec les élus et pas pour eux. Les élus n’ont pas les compétences, il faut les aider à comprendre pour leur donner plus de facilités. Nous utilisons des schémas, des métaphores, des mots simples ; nous apportons un apprentissage assez proche de celui que j’ai reçu. Quand je compare avec ce que vivent mes camarades de promotion, ça me semble beaucoup plus intéressant ! J’en parle avec le sourire : ça ne se résume pas à de la saisie comptable mais il y a une vraie proximité, une relation humaine.

Des experts-comptables qui privilégient l’aspect humain… peuvent à l’occasion souder l’équipe lors d’une soirée bowling !